
Tarasca
Nathanaël Ruiz de Infante
2024
produit par La Clef X Studio 34
À Tarascon, dans le Sud de la France, un jeune découvre l’existence d’une créature légendaire qui vit dans le Rhône. Ce monstre, que tous appellent la Tarasque apparaît une fois par an sous différentes formes lors des fêtes de la ville montées en son honneur. Le temps d’un été, Joachim est guidé par les habitants dans un monde où le rêve et la réalité sont durs à différencier.

D’après les travaux de Nathanaël Ruiz de Infante


J’arrive et tout est brumeux. Je marche sans savoir où je vais, je longe la Durance, en même temps je longe un camp de caravanes, une station d’épuration, un centre de rétention, un abattoir bovin, au loin je vois des panneaux qui indiquent que la zone industrielle se trouve en face de moi….
Je ne sais pas trop où aller ! Je décide finalement de prendre le chemin pour rentrer vers le château. Là je le longe, m’avance, et trouve un endroit sympathique juste en bordure des falaises. Il y a comme une petite plage d’argile, l’eau est proche, le château aussi.




À côté de moi il y a le « camping de Tartarin » que j’avais déjà un peu repéré sur internet. Je m’avance, demande si je peux visiter pour des repérages, le gérant est très sympathique.




Je sors et je vais dans le centre historique visiter les petites ruelles. Il est encore trop tôt il n’y a personne tout est fermé.
Acheter un pain au chocolat et un café à la boulangerie qui vend des pâtisseries en forme de Tarasque. Demander à la boulangère si elle connaît l’historien Gilbert Chalençon. J’ai vu sur internet qu’il a écrit un livre énorme sur la légende, il devrait avoir des choses chouettes à me raconter ! Elle me dit d’aller voir à la librairie quand elle sera ouverte, il a l’habitude d’aller y faire des dédicaces, ils devraient avoir son numéro.
Aller à l’office de tourisme. Une des dames de l’accueil m’oriente vers le château. Je lui dis que je suis en train de faire des repérages. Elle me donne l’adresse du conservateur du Musée qui est aussi le responsable du château. Je me dirige vers le château. On ne peut visiter que l’intérieur de la cour et la boutique de souvenirs.


En face du château, il y’a une boutique de vente de selles et d’équipements équestres de très haute qualité (reproduction de selles d’époque…). J’achète des cartes postales et parle avec le vendeur. Il me dit connaître Tartarin et le Roy René. Il me donne leurs numéros.
En sortant, j’ai d’abord Tartarin au téléphone qui s’appelle en réalité Manolo Soulier. Il est très sympathique et semble partant, il me dit que c’est lui aussi qui s’occupe d’organiser les tirs à la casquette et m’affirme qu’il sera possible de le faire pour le film. Je lui dis que j’ai découvert des images sur le site de l’Ina d’un Tartarin dans les années 80 qui se fait filmer par la télé en sortant de chez le barbier. Il me dit que c’était lui ! Incroyable ! Nous terminons la conversation en disant que je le tiendrais au courant des avancées des préparatifs du tournage et des besoins.
Je vais dans une autre boulangerie où j’achète une part de pizza mais je n’ose pas demander des renseignements il y a trop de clients.




J’ai le Roy René au téléphone (Christian Bendoni) qui me rappelle suite au message laissé sur son répondeur. Il me donne rendez vous à 13h30 à la gare où il viendra me chercher en voiture. J’ai une heure de temps à tuer. Je vais attendre à la gare. Il arrive avec une vieille volvo pleine de paille. Il n’a pas le masque, est très gentil et retraité. Il m’emmène chez lui, son salon est rempli de petits objets. Je remarque plein de petites Tarasques. Au centre il y a une grosse tête de biche empaillée, il y a un petit feu allumé dans la cheminée, il m’invite à m’asseoir dans un gros fauteuil en cuir bordeaux.
Il est plutôt sympa, le courant passe bien, il va chercher quelque chose dans une chambre et revient avec deux gros albums photos. On les feuillette ensemble, il s’agit de photos des fêtes depuis les années 80. Elles sont superbes ! Il apparaît sous toutes les coutures dans des costumes à chaque fois plus magnifiques. On voit aussi les autres événements de la fête.

Après avoir bu un café en tête à tête avec le Roy René, Tartarin arrive comme par surprise, celui avec qui j’étais au téléphone quelques heures plus tôt se tient là devant moi avec sa grosse barbe et sa tête rigolote. Il est super sympa et le courant passe tout de suite entre nous. C’est le Roy René qui lui a dit que j’étais là !
Je lui demande qui est la reine sur la photo, il me répond sa soeur, sa nièce, ça dépendait des années. Et sa femme? C’est elle qui a fait les costumes. D’ailleurs, je ne l’avais pas remarquée mais elle était dans la cuisine depuis le début. Elle vient, je ne la reconnais pas tout de suite mais il s’agit de la dame de l’office de tourisme à qui j’avais très peu parlé (elle m’avait semblé désagréable au premier abord). Cette fois-ci encore elle n’est vraiment pas sympa, je sens qu’elle a quelque chose sur le coeur mais c’est comme si elle n’arrivait pas à l’exprimer.
Au bout d’un moment, alors que nous continuons à regarder les photos, elle finit par m’avertir : elle est d’accord pour que son mari participe au film mais il doit absolument être crédité, trop de gens sont venus le filmer et se sont foutus de sa gueule à le faire passer pour un guignol. Eux, sont du coin, eux, travaillent sur les fêtes et s’investissent depuis des dizaines d’années, et elle ne supporte pas ces médias qui viennent et volent tout en faisant de la caricature à tout va.
Je la rassure en lui expliquant que là ne sont pas mes intentions, que je ne suis pas d’une chaîne télé mais que je fais ce film avec une association de jeunes qui font du cinéma sans argent et que nous sommes plus une brochette de débrouillards qu’autre chose. Ils comprennent aussi au fil des conversations que je viens comme eux de la campagne et rapidement le ton s’adoucit.





Je quitte le Roy, je quitte Tartarin sur une très bonne entente. Quelques minutes plus tard, Tartarin m’envoie un texto avec des photos de lui déguisé en ange pour une reconstitution d’une crèche qu’ils avaient fait à noël. Et une autre photo où il est lui, Tartarin à côté de la Tarasque.
Durant son adolescence en Haute-Marne, Nathanaël Ruiz de Infante (1996) participe activement à la vie de l’Association Autour de la Terre, un “laboratoire d’art contemporain audiovisuel et documentaire en milieu rural”. À son arrivée à l’École Nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy, elle crée avec des amis le collectif Mesanges Gang. Ensemble, iels organisent différents contextes de monstrations qui interrogent avec la performance la notion d’in situ. Intéressée par le théâtre, elle entre dans la compagnie Blast Collective. Elle participera à la première pièce du collectif en tant qu’actrice dans Oussama, ce héros de Denis Kelly jouée au Théâtre de la Bastille en 2017. En 2019 elle travaille en tant que danseuse érotique dans un théâtre parisien et réalise en autoproduction un court-métrage (Dans La Zone) sur les relations dominants.es-dominés.ées. Passionnée par le documentaire depuis toujours, elle mêle la fiction aux témoignages qu’elle récolte. En 2021 elle intègre la résidence de création de films Studio 34 portée par le collectif La Clef Revival basé dans le dernier cinéma associatif de Paris : La Clef. Prenant part à la lutte pour faire vivre le cinéma, elle réalise avec l’aide des membres de la résidence Tarasca, une docu-fiction sur la légende de la Tarasque à Tarascon. Depuis, elle multiplie ses expériences dans le cinéma en adaptant ses casquettes, à la fois assistante à la réalisation, preneuse de son ou réalisatrice.

