Sous le feu

Jérémie Lamouroux

2024

production Regards des lieux

Bilel profite avec ses copains d’un dernier été d’adolescent. Ils sont tous fils d’ouvriers. Leurs pères travaillent à l’usine de silicium où le feu des fours est continu. La lumière y fait vivre et éclaire, brûle, blesse et tue. Bilel échappera t-il au destin des générations précédentes ?

Partir d’un point

Texte de Jérémie Lamouroux
Images de Laure Brayer et Jeremie Lamouroux

Dans le cadre de la recherche-création Les Ondes de l’eau. Mémoires des lieux et du travail dans la vallée de la Romanche.Un projet porté par Regards des lieux et l’UMR CNRS 1563 AAU_ CRESSON ; de l’École nationale supérieure d’architecture de Grenoble

 

Tout cela est véridique, enfin presque et pas vraiment.

« J’arrive à Livet-et-Gavet un jour de semaine. Je viens tourner un film à l’usine. Il n’y a pas grand monde dans la grand rue. Il y a Lazar, l’épicier, boutique jamais ouverte, volets violets fermés, vendant quelques produits périmés. Jean-Jacques dit de lui le plus sérieusement du monde qu’il élèverait un tigre chez lui un peu plus haut, un tigre blanc. Jean-Jacques n’est pas né là mais presque, enfin il y a passé toute sa vie, même si maintenant il est monté vivre au dessus sur un plateau mitoyen. Il travaille à l’usine connait tout le monde notamment cette bande de chasseurs qui l’automne arrivant, arpente le lac fourchu et redoute l’arrivée des premières neiges et l’arrêt de la traque des chamois. Les chasseurs, Fayçal ne les connait pas trop, en tout cas, il détourne son regard, c’est sa pudeur, sa distance, sa manière d’être. Il est là depuis pas longtemps, il ne veut pas d’histoire. Il trouve bizarre tout ses drapeaux accrochés à certaines fenêtres. Il a acheté une maison dans le quartier de la Salinière quand la préfecture lui a renouvelé sa carte de séjour pour dix ans. Il est propriétaire là ou vivaient les ouvriers d’avant, ils sont partis je ne sais pas encore où. Lui aussi bosse à l’usine, ses trois filles vont tous les jours en rigolant à l’école où elles retrouvent leurs cousins éloignés, tous issus des exils de leurs parents, partis chacun leur tour du même quartier de Bordj Bou Arreridj. C’est en Algérie. Il croise les pères le vendredi à la mosquée une maison de lotissement sans âme dont les fenêtres donnent sur le Musée de la Romanche. C’est un musée petit, restreint, plus une collection d’objets disparates et hétéroclites. Jocelyne l’ouvre et le ferme trois fois par semaine, personne ne l’accompagne. Je comprend ce que le musée raconte, elle aussi, tant mieux. Ici on est pas loin de l’invention de l’hydroélectricité, quelques dizaines de kilomètres, enfin dans le coin a priori, c’est Mohamed le mari de Jocelyne qui actionne les vannes des retenues d’eau pour alimenter les turbines. C’est à l’ancienne, à la main, enfin plus vraiment. Avant, il y avait six barrages c’était beau tous ces bâtiments s’imposant le long des flots, l’aménagement triomphant, les gorges domptées, les usines et le progrès pour la vallée reculée. Ah, on allait en faire voir à tout le monde. Aujourd’hui des squelettes en métal rouillé sur des murs de pierres. Les toits sont encore là à la différence des carreaux de fenêtres ou des portes. C’est vieux, craquelant, bancal mais c’est encore beau, différent. Il y a cent ans, le maître des lieux, Keller avait réussi, il était le patriarche le capitaine d’entreprise, il amènerait à tout le monde le travail et la prospérité et le soir il pouvait admirer la vallée, son œuvre, sa vie, depuis son immense terrasse surplombant le torrent, il avait le soleil. Vous l’avez déjà vu cette maison, oui dans le film de Kassovitz Les rivières pourpres, un mauvais polar dont on ne comprend pas la fin. Dans le film les habitants de la vallée sinistre et pluvieuse sont des consanguins. Dans la réalité les habitants de la vallée sinistre et pluvieuse ont bien du mal à se défaire de cette étiquette. Pourtant comme partout, ils naissent, ils vivent, ils aiment, ils pleurent, ils meurent. Et puis surtout dire qu’il sont consanguins, eux, dont le patrimoine génétique mélange les descendants des italiens, des portugais, des russes blancs -personne n’oublie de les citer- des algériens. Ils sont venus là parce qu’il y avait l’électricité et donc le travail. Pensez-vous ! L’usine la seule qui tourne encore dans le coin deux cent bonhommes et bonnes femmes embauchés sur le pont H 24 et qui consomme autant de jus que l’agglomération grenobloise en bas. Quatre cent mille habitants ! Avez-vous déjà admiré les turbines sublimes forgés sans doute dans les quartiers ouvriers de la grande ville ou les magnifiques ornements, carreaux en ciments aux magnifiques arabesques couleur turquoise ou vert d’eau dans la centrale des Vernes ? Ouverte en 1918 après la grande guerre, à la suivante une section indochinoise se fera dessoudée par les nazis en plein village une plaque l’atteste quelque part. La centrale est classée, elle est située non loin de l’énorme rocher en bord de route renommé tête de Louis XVI mais il n’a pas été guillotiné sur place personne ne l’atteste en tout cas. Celle-là comme la centrale sera conservée, les autres barrages démontés. Parait-il que le saumon pourra même à nouveau remonter le cours d’eau. La chargée de communication de l’entreprise nationale d’électricité le promet souriant brillant et sûr de lui au club des aînés, mer de têtes blanchies par les années et émues de penser aux retrouvailles avec antan, la pêche à la mouche, l’odeur des dimanches en famille aux beaux jours assis sur le bord du torrent, le pique nique et les 403. Le démontage destruction transformation c’est pour bientôt, dans quelques mois lorsque le tunnelier aura fini de percer la montagne. Là il est à l’arrêt, il a traversé une couche avec de l’amiante alors le chantier a pris du retard, il y a les écolos. Un jour la conduite d’eau forcée entrera en service pour produire. Du jus. Le jus, Stéphane le connait par cœur. Son boulot, c’est changer les électrodes des fours à arc à l’usine, avant il était garagiste mais l’usine paye mieux, toujours la même histoire qui paye gagne, des électrodes grosses comme les colonnes de l’empire romain. Electro-boy tout le monde l’appelle même quand il déneige le demi-mètre de poudre blanche l’empêchant l’hiver de se rendre au travail. Il descends souvent avec Christian, un ouvrier barbu comme Belzébuth au sourire dévorant le visage et qui met la main sur son cœur lorsqu’il vous salue. Un chargeur de fours qui a investi des anciens bâtiments industriels pour monter une salle de musculation. Lorsque Stéphane n’est pas là, Christian y va en vélo. La remontée est plus dure c’est le sens de la pente qui veut cela. George, un élu du cru, tempêtant par vents et marées que cette vallée est une des plus belles du monde, je l’ai cru, a aidé les gars à monter le projet muscu comme il dit. Résultat, le vendredi on transpire en rythme et tous ensemble c’est la fraternité des hommes. Caroline s’occupe de venir éteindre la lumière derrière les derniers avant d’aller rejoindre son mari, Ahmed qui rentre de l’usine. Jonathan, son fils y bosse aussi et se muscle à la friche. Elle court sans cesse, prépare le couscous pour après-demain, il y a une animation à la salle des fêtes, non le foyer municipal, emblème d’une architecture où le béton et l’angle droit promettaient à tous des jours heureux. Elle doit retourner à l’usine passer la serpillière au milieu des tonnes et des tonnes et des tonnes de gravats et des dizaines de bottes poussiéreuses de tous ces hommes noircis qui inlassablement produisent le silicium un composant essentiel pour les puces des téléphones portables et les panneaux solaires. Mais ici les panneaux solaires ne servent pas à grand chose. L’hiver, il n’y a que trois-quarts d’heures de soleil par jour, si il fait beau. Et encore pour les plus chanceux, certaines maisons encaissées, perdues à la vue de tous hibernent plusieurs mois. Les stalactites de glace sont superbes, charpentés ils résistent au redoux et passent l’hiver sans souci. Au printemps, toutes les mères et tous les pères viennent à pied chercher les enfants à l’école. Ecole mixte dit fièrement le fronton mais en deux endroits comprendre à Gavet et à Rioupéroux : les maternelles en bas et les primaires en haut ou l’inverse ou les deux ensemble. Cent vingt gamins, six classes tous les gosses des hameaux, des anciennes cités ouvrières, des pavillons modestes, des ersatz de cités radieuses et des maisons de maîtres. En 1950 il y avait trois mille cinq cent habitants dans le village. Aujourd’hui, ils ne sont plus que mille deux cent. A Grenoble on dit que c’est la vallée de la mort. Sur place les habitants disent que c’est faux qu’ici c’est la vallée de la mort lente. Forcément les gens sont toujours vivants. On ne meurt pas de l’absence de soleil. Les bâtiments meurent d’inactivité, les roses trémières à l’été viennent petit à petit se loger dans les fissures dans les failles dans les trous du passé. J’oubliais, des dizaines de milliers de voitures empruntent chaque année la grande rue. Elles ne s’arrêtent pas, pressées d’arriver dans les grands parcs à skieurs dominant les lieux-dits. Et puis s’arrêter pourquoi faire, dans les gorges de la Romanche, il n’y a qu’une pharmacie et un restaurant, une cantine ouvrière où la cuisine ne fait plus rêver personne. La nuit noire les néons rouges du resto clignotent, pourtant le Taillefer reste fermé. Peut-être le tigre de Lazar y chasse t-il les fantômes de Keller ? »

Jérémie Lamouroux vit et travaille à Grenoble depuis vingt cinq ans. Après une formation universitaire en sociologie de la culture à l’Université Grenoble Alpes et en réalisation documentaire de création à l’école du documentaire de Lussas, il a orienté son travail de réalisateur vers des formes libres, au croisement du cinéma documentaire et de la musique improvisée au sein de différents collectifs d’artistes. Dans les alentours de Grenoble entre vallées et montagnes, il rencontre la plupart des situations de cinéma : filmer le travail en train de se faire, les gestes manuels, les liens, les travailleurs, les regards, l’inscription des corps dans l’espace ou la mémoire des paysages. Les formes créées sont le reflet des rencontres, des situations et des possibles : des cinémas- concerts, films muets pensés pour être joués sur scène (De nos mains, Arrière-Plan, La mécanique des roches), des essais cinématographiques réalisés avec des adolescents difficiles dans le contexte d’une privation de liberté (Constellations, Cosmos, A l’avenir), un road-movie documentaire dans un Vercors en mutation (L’archipel) ou encore un film sur l’exclusion (Un parmi d’autres). Il est reconnu pour son travail par la Direction Régionale des Affaires Culturelles Auvergne Rhône-Alpes notamment dans le cadre des programmes Culture et justice (intervention en CEF, EPM, Maison d’Arrêt) et Culture et santé (intervention à la clinique du Grésivaudan et au Centre de santé mentale de la MGEN à Grenoble). Il écrit actuellement un projet de film documentaire Long Métrage (Le sens de la peine) et participe au spectacle Pays Lointain sur les transformations de la montagne. 

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