
À Vol d’Oiseau
Clara Lacombe, avec la complicité d’Amadou Diallo
2026
La Société des Apaches
Amadou est parti de Guinée Conakry à l’âge de treize ans. Trois ans après son départ, il traversait la frontière française, caché dans le coffre d’une voiture, et croisait la route de mon frère Thibaut, ornithologue à Grenoble. Je ne vous le fais pas dire, on y est plus vite à vol d’oiseau.


Images et textes confiés par Clara Lacombe
Amadou avait seize ans quand je l’ai connu en 2018, par l’intermédiaire de mon frère Thibaut, ornithologue à Grenoble. Il parlait très peu, faisait des cauchemars et s’exprimait rarement sur son passé. Il avait quitté la Guinée-Conakry à l’âge de treize ans et venait d’arriver en France, après avoir repoussé toutes les frontières : frontières des pays, frontières des « bandits », frontières des continents, frontières des langues. Une fois les premières démarches administratives effectuées, sa famille d’accueil trouvée et son début de scolarité, il a peu à peu pris confiance en lui et nous avons gagné la sienne. Suite à un accompagnement psychologique proposé par sa structure d’accueil à Grenoble (ADATE) qui l’a amené à écrire son récit, je lui ai proposé de me le raconter au micro. Spontanément, il s’est emparé de papiers et de crayons pour prolonger ses explications par le dessin. Le témoignage sonore ne lui suffisait pas pour être au plus proche de son vécu: le projet de film À vol d’oiseau venait de naître, en laissant à Amadou la possibilité d’être entièrement maître de son histoire, et non plus prisonnier d’un récit que l’administration française exigeait de lui.


Ma démarche consiste à proposer une narration visuelle et sonore de son histoire, dont il n’a aucune trace effective (ni photo, ni vidéo, ni enregistrement) si ce n’est sa mémoire des couleurs, des sensations et des sons. Le début du film s’ouvre sur ce pacte entre nous : « Tu peux utiliser ces encres, du jaune, du rouge, et après j’essaierai d’animer ». Je suis dans une posture de la réception face à un récit dont je n’ai jamais vécu la violence, moi qui suis facilitée dans mes mobilités, alors qu’elles se durcissent pour tant d’autres. L’oiseau incarne cette dualité et cette liberté de circulation possible malgré tout puisqu’elle semble exister. Il permet d’accompagner son récit de manière ironique : « on y est plus vite à vol d’oiseau » nous précise un carton au début du film. À vol d’oiseau se construit donc à hauteur d’oiseaux et propose un regard émerveillé sur le monde, comme une promesse d’un monde libéré des frontières humaines. Les oiseaux sont la figure mythique qui accompagne le voyage et sont le fondement du film : les oiseaux que mon frère Thibaut lui a appris à aimer, les oiseaux qui traversent les frontières surtout. « Migrants », « migrateurs » : les mots sont proches. Encore plus proches lorsque nous prenons conscience qu’Amadou a emprunté précisément la même route que nombre d’oiseaux migrateurs (guêpiers, huppes fasciées …), entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe. Penser le monde en oiseau permet de penser autrement les territoires, par-delà les frontières. Cela simplifie à la fois le récit, à la manière d’un conte, et le complexifie, en se posant en contrepoint grinçant à cette réalité violente que raconte Amadou.
À travers ce film, je cherche à décentrer l’attention sur d’autres sensations que le seul visuel, en laissant une place certaine aux sons, à la matière, à la mémoire, à ce qu’on ne voit pas ou ce qu’on ne voit plus, sous la patine des images. Je conçois ce film comme un court-métrage organique, dans lequel le son appelle des images mentales et les images appellent des sensations. Entre le déroulé factuel du récit d’Amadou et la poésie des images et du son, je fabrique un cinéma collectif et artisanal, qui cherche à éclairer le dormeur éveillé que peut être le spectateur, parfois saturé d’images qu’il en oublie les histoires individuelles qui s’y logent. La mise en récit du passé singulier d’Amadou construit une archive du temps présent ; la mise en images d’une mémoire personnelle élabore une responsabilité collective contemporaine. Cette traversée des frontières se fera au rythme des mots d’Amadou, de nos dessins et des battements d’ailes.


Clara Lacombe s’est formée en autodidacte à la création radiophonique à Paris, au cinéma d’animation à Angoulême et à la prise de son naturaliste dans les Alpes. Ses créations sont toujours construites à plusieurs mains avec les personnes concernées, et le son en est souvent la porte d’entrée. Elle a réalisé la série de docu-fiction audio « Les Nuits du bout des ondes » (prod. INA) avec Marine Beccarelli et Viviane Chaudon en 2021, a créé des radios éphémères dans des structures sociales avec Nausicaa Preiss et Antoine Lalanne (Les Amarres à Paris en 2021 et 2022, Refuge Solidaire à Briançon en 2024) et a été l’assistante de la réalisatrice Amélie Harrault sur le développement de la série « L’Armée de romantiques » (diff. Arte fin 2024, prod. Silex Films). « A vol d’oiseau » est son premier court-métrage documentaire.

