

2024
Pauline, Emma, Albane et Alice sont à l’initiative de Ré/créations, un atelier de création vidéo argentique à destination des enfants. Je les rencontre pour la première fois (il manque Alice) via la webcam de mon ordinateur, elles sont au Tréport, là où vit le grand-père d’Emma. Elles viennent de terminer un cycle d’ateliers et réfléchissent désormais à la restitution de leur travail.


Un projet collectif
Elles ont presque toutes déjà réalisé un film, et ont tissé des liens en s’entraidant sur les projets des unes et des autres. Aucune des trois n’est issue d’une école de cinéma à proprement parler, mais leurs parcours universitaires les conduisent à s’intéresser aux récits audiovisuels.
Pour certaines d’entre elles, l’expérience du collectif La Clef Revival1 fait le déclic. Elles s’y investissent en parallèle de leurs études et recentrent leurs recherches sur le cinéma.
“La Clef est un endroit hyper fertile, hyper vivant, c’est un lieu qui a façonné ma cinéphilie et ca a été aussi ma première entrée dans le monde du cinéma !”
— Pauline
Emma, en commençant à travailler sur les archives de son arrière grand-père n’imaginait pas en faire un film : “…j’ai été à une rétrospective de Jonas Mekas à la cinémathèque qui m’a ouvert le coeur et le cerveau, à partir de là je me dis ok, je me lance, je demande Paris 8”. Elle décrochera par la suite un contrat de thèse.
Albane a de son côté intégré le master en DEMC de Paris 7, une formation professionnalisante grâce à laquelle elle réalise La Tête en bas2, un documentaire sur une sage-femme à la maternité des Lilas. Elle est aujourd’hui intermittente en distribution de court-métrage pour Vidéoclub.
Ré/création découle de leurs expériences de réalisation, de la (re)découverte du cinéma argentique et de l’histoire singulière de l’arrière-grand-père d’Emma. Ce dernier a ouvert la voie à l’enseignement des arts plastiques à l’école, au sortir de la seconde guerre mondiale.
Emma lui consacre son court-métrage Pierre, papier ciseaux3 dans lequel elle fait raconter à des enfants les tableaux de son arrière-grand-père, Pierre Duquet, instituteur au village de Creuse à partir de 1946. C’est sur le tournage que leur vient l’idée de faire un film avec des enfants. Le choix du 16mm s’impose au fil des conversations qui préparent les ateliers. Elles en avaient déjà fait l’expérience sur le film de Pauline, Babel4. C’est un échange, une co-création entre elles et les enfants : en faisant découvrir l’outil, elles apprennent elles-mêmes à l’utiliser.
“ En travaillant en 16 mm, j’ai compris plein de choses de mon rapport
aux écrans et aux images”
— Albane
Travailler l’image avec des enfants
Proposer un atelier de réalisation argentique en 2024, c’est composer avec un environnement acquis au tout numérique. Les enfants qui naissent et grandissent avec la caméra du téléphone en acquièrent quasiment une nouvelle fonction physiologique. Tout l’enjeu est de leur apprendre la construction d’un récit par l’image. Il n’y a pas de moments de pédagogie explicite avec les enfants qui leur permettraient de relier le fonctionnement de la caméra argentique à celle du téléphone, et pourtant de fait, les liens se font.
“Un jour on était à la MGI5, on faisait un atelier de stop-motion. Il y’avait un écran avec l’image qu’on était en train de capturer en numérique et en dessous toutes les images qui décomposent le mouvement. Une petite a immédiatement fait le lien avec la pellicule”
— Albane
À fortiori avec l’argentique, les enfants peuvent regarder l’image, mais aussi la toucher, dessiner dessus, comprendre leur matérialité, l’existence de la lumière qui vient imprimer la pellicule. Le numérique est plus loin de nous, il est même devenu quasiment imperceptible dans notre quotidien. Et pourtant, chaque image produite nécessite des équipes, du matériel et des espaces de stockage. La bobine permet cela, de matérialiser le tournage, le développement. L’argentique les invite à chercher des solutions pour contourner certaines contraintes. Les enfants réfléchissent ainsi davantage à la mise en scène et au découpage.

“Qui sait la prochaine fois qu’ils seront sur Instagram, ils seront capables de se dire : voilà je fais ma story en trois étapes et je vais dessiner dessus. Ils n’ont pas besoin de nous pour l’outil numérique, mais pour comprendre comment on construit une histoire”
— Albane
Pour elles, c’est le paris gagnant de ces ateliers : construire un récit et écrire un film en collectif sans passer par le texte, pour proposer une alternative au cadre scolaire.
“…l’idée était vraiment de ne pas passer par le texte, et de ne pas recréer une situation où ils sont assis sur une chaise face à une feuille blanche”
— Pauline
Cette pédagogie, qui a pour pilier la libre expression et l’apprendre par le faire, est directement inspirée de la pédagogie de Pierre, l’arrière grand-père d’Emma. Sur les tables, des photos, des magazines à découper, des feutres … Un dispositif de jeu, qui permet à chaque enfant d’appréhender l’écriture de manière ludique et sans leur imposer de résultat. C’est aussi le constat des enseignant.e.s : tous les enfants n’excellent pas dans les mêmes domaines, et la pratique d’une activité créative, permet de s’épanouir autrement à l’école. Une réappropriation de l’espace de la salle de classe, que l’on redécouvre et que l’on module en fonction de ses besoins. Emma souligne également l’importance de l’économie de matériaux utilisés lors des ateliers. En effet, le réemploi et le glanage s’appliquent aussi bien à un contexte d’après-guerre qu’à un contexte d’effondrement écologique, auquel les enfants sont particulièrement sensibles.

L’Enfant Imagier, Pierre Duquet, 1963
« L’éducation artistique plastique n’est pas un enseignement au départ.
C’est une série d’expériences (sensorielles et intellectuelles) que l’enfant doit faire pour son compte personnel. Il n’a pas à apprendre, mais à trouver, à découvrir en lui-même, à appréhender les choses et le monde avec les facultés, les sens, les moyens qui lui sont propres »
Financer des projets culturels
Un premier projet sur le long court se déroule à l’école Damesme en 2024. Mais ce dernier ne nait pas sans difficultés. D’une part, il y a le verrou administratif auquel se heurte les enseignant.e.s souhaitant proposer ce type de projet à leurs classes. D’autre part, il y a la question du travail pour l’instant bénévole que fournit la petite équipe de Ré/créations. Il n’est pas simple de trouver un modèle de financement qui permette à la fois la production des ateliers et la rémunération des animatrices. Car pour convaincre les écoles de participer, Ré/créations promet que tout sera gratuit. Pour financer le coût de production des ateliers, elles comptent sur les aides publiques accordées aux associations. Ni la DRAC, ni la mairie ne leur accorde les sommes demandées pour les ateliers avec l’école Damesme. Lorsqu’on est une jeune association dans le milieu culturel, la compétition est rude pour obtenir des subventions souvent attribuées en priorité aux “mastodontes” du secteur. On leur a bien présenté tout un tas de dispositifs mais le manque d’interlocuteurs et l’idée d’attendre de longs mois avant d’avoir une non réponse les décourage d’envisager la voie officielle. À ce stade, le projet est prêt, elles ont tout de même obtenu des aides étudiantes pour l’achat des pellicules et du matériel. Le projet, qui devait durer un an, ne durera que trois mois.
“Sur ce type de projet, le financement c’est le nerf de la guerre. Sans les financements de l’école, et avec celles de bourses étudiantes, on a réussi à réaliser l’atelier en inventant des conditions de productions alternatives”
— Pauline.
À l’origine, les enfants devaient participer à toutes les étapes de création, de l’écriture au montage. Finalement il y a tout un pan du film qu’ils et elles ne verront pas. Mais ce projet a tout de même été une magnifique réussite pour les enfants de l’école Damesme. En espérant pouvoir reproduire l’expérience !

Le projet en quelques dates clés
Janvier 2024 • Création de l’association Ré/créations par Albane Barrau, Pauline Delfino, Emma Duquet et Alice Velte.
Avril 2024 • Animation d’un atelier de collage et création d’un fanzine avec des enfants de centres de loisirs de Saint Ouen, mené au centre culturel Mains d’oeuvres dans le cadre de l’exposition “la morsure du détour” des diplômé.e.s du Master de Photographie de l’Université Paris 8. • Animation d’un atelier d’intervention sur pellicule avec des enfants de centres de loisirs de Saint Ouen, mené au centre culturel Mains d’oeuvres dans le cadre de l’exposition “la morsure du détour ” des diplômé.e. s du Master de Photographie de l’Université Paris 8.
Juin 2024 • Projection de films expérimentaux pour jeune public loués au collectif jeune cinéma suivi de l’animation d’un atelier d’intervention sur pellicule avec vingt enfants du quartier au cinéma La Clef, dans le 5ème arrondissement à l’occasion de la réouverture exceptionnelle du bâtiment pour fêter son rachat.
Septembre-novembre 2024 • Organisation de neuf ateliers d’éducation à l’image et au cinéma sur le temps périscolaire à l’école Damesme dans le treizième arrondissement aboutissant sur la création d’un film tourné en pellicule, Histoire à dormir debout.
Novembre 2024 • Organisation d’une projection de “Pierre, Papier Ciseaux”, film produit par l’association en collaboration avec l’école Damesme, à Paris et à Mers-les-Bains • Projection au Festival international du Film d’Amiens de Pierre, Papier Ciseaux film produit par l’association en collaboration avec l’école Damesme, et de Babel de Pauline Delfino

Pour aller plus loin
• L’Enfant imagier, découpages-collages, Pierre Duquet, 1963
• Une Ile et une nuit, Pirates des lentillères, 2021-2023.
Auto-produit et auto-diffusé par le collectif Pirates des Lentillères, Une île et une nuit est un film en 16 mm écrit et réalisé en collectif.
- La Clef Revival est un collectif qui s’est formé à la suite de l’occupation du cinéma La Clef en 2021, en 2024 ils et elles parviennent à racheter les murs du bâtiment par le biais d’un fond de dotation. ↩︎
- La Tête en bas, Albane Barrau, 2022 ↩︎
- Pierre, papier ciseau, Emma Duquet, 2024 ↩︎
- Babel, Pauline Delfino, 2024 et sélectionné en compétition nationale au Festival du film d’Amiens.
↩︎ - Maison du geste et de l’image, 75001 ↩︎
