
Des Nouvelles de là-haut
Paul Brihaye
2023
dans le cadre du master DEMC,
Université Paris-Cité
Peu de temps avant sa mort, j’ai rêvé que mon grand-père disparaissait dans un souterrain. Sous terre, je cherche quelque chose de sa présence. Dans les profondeurs, je rencontre Delt, un jeune homme qui m’initie à cet autre monde…
« Les chercheurs rapportent en surface leur virus cataphile… Il s’agit de bien autre chose qu’un innocent passe-temps… C’est une drogue dure. »
Félix Guattari, psychanalyste français.

Les catacombes sont des souterrains où le « cataphile » descend pour errer durant des heures, et dans certains cas des jours. Cette descente permet de se confronter à soi même, de trouver des réponses, et d’avancer, à la manière d’une thérapie.
Mais les souterrains peuvent être autant un remède qu’un poison. De nombreux cataphiles ont le sentiment d’y être restés bloqués, témoignant d’une étrange attraction souterraine, à laquelle il est difficile de résister.

J’ai grandi en Alsace. J’ai passé mon adolescence à traîner dans les souterrains de la ligne Maginot. Ces lieux étaient parfaits pour boire ses premières bières et fumer ses premières cigarettes en cachette. Ils offraient une liberté à l’abri des regards. Egalement une excitation engendrée par la puissance enivrante de l’obscurité et du silence total.
J’avais oublié mon goût pour ces espaces, jusqu’au début de l’année 2022, où le décès de mon grand-père m’a rappelé symboliquement aux souterrains. Pendant mon deuil, en descendant dans les catacombes, j’ai rencontré Delt.
Dans les carrières, le temps est suspendu. Le soleil est invisible. Les montres et les téléphones sont éteints et rangés dans les sacs à dos. Les vestiges d’exploitation des carrières datent de plusieurs décennies. Ce sont des lieux que la vie a déserté.


L’obscurité et la profondeur amènent une paix très particulière. On se retrouve seul avec soi-même, ses pensées, ses actes, sans distraction. On est dans la vérité de ce qui est. On est dans un point de silence. Et les retours à la surface sont toujours anxiogènes. On ne sait jamais dans quel état on va retrouver le monde.
Pendant mes premières 48 heures exclusivement sous terre, j’ai eu l’impression d’accéder à un monde parallèle et halluciné. Des labyrinthes de plusieurs dizaines de kilomètres où le temps ne passe pas se trouvent juste sous nos pieds et je l’avais toujours ignoré ! L’expérience d’être hors du temps et de la civilisation pendant 48 heures est unique. C’est comme une sorte de rêve éveillé.

Les récits que j’ai collectés des différentes personnes que j’ai rencontrées suivent un fil similaire. Elles traversent d’abord une crise (la perte d’un être cher, un échec personnel etc.) et ressentent un besoin vital d’en sortir. Par bouche à oreille ou par intuition mystérieuse, elles rencontrent les souterrains. Elles sont d’abord saisies de peur, d’appréhension, et en même temps de curiosité. Elles affrontent ce lieu comme elles affrontent leurs peurs intérieures.

Dépassant cette peur, repoussant leurs limites, elles deviennent rapidement accros à la descente. Commence une phase où elles s’enfoncent plus profondément sous terre, avec un appétit vorace de souterrains. L’envie de créer sous terre émerge. Elles ressentent les premiers effets, bien ou mal des souterrains sur elles. Les conséquences de cette évolution permettent toujours l’évolution de la personne, et in fine, la résolution de sa crise et une certaine maîtrise gagnée.





Cascade,
William Basinski
Je tenais absolument à ce que la carrière dans laquelle on filmait soit une carrière traversée par les eaux. Les albums de Basinski m’ont accompagné pendant les 6 mois de préparation du film, notamment Cascade, pour ses boucles lancinantes, et la recherche qu’il mène depuis plusieurs années sur l’élément eau avec ses Watermusic.

La fille des carrières,
Claustrophile
Ce livre déploie un univers fantastique dans les carrières de Paris et en retranscrit certaines légendes. Il documente aussi la réalité de la cataphilie et de sa communauté. J’aime l’équilibre subtil entre le réel et l’imaginaire. Il est toujours crédible, tant les souterrains sont un lieu de fantasmes.

Faya Dayi,
Jessica Beshir
Faya Dayi pour l’ambiance hallucinée qui enivre tout le film, et nous questionne sur la réalité de ce que l’on voit. Dans Des Nouvelles de là-haut, je voulais que l’on ressente l’attraction des profondeurs, le magnétisme du lieu, l’état second dans lequel il nous plonge. Dans Faya Dayi, Jessica Beshir filme à Harare, en Ethiopie, une communauté sous influence du khat, et je voyais beaucoup de parallèles entre l’état second créé par cette substance et celui créé par l’immersion prolongée dans les souterrains.
Réalisateur ayant grandi en Alsace, Paul Brihaye a fait des études de cinéma dans le Master Documentaire Écriture du Monde Contemporain de Paris Cité. Ses travaux s’inspirent de ses expériences de rêves nocturnes les plus marquantes, qu’il confronte à la réalité par le documentaire. De ces frottements émergent des récits de formes hybrides et autobiographiques.
Des Nouvelles de là-haut a été sélectionné aux Écrans Documentaires d’Arcueil.
Un long entretien réalisé par Anouk Grandidier dans le cadre du festival est à retrouver ici.
